Ne diabolisons pas les écrans !

Article relu et paru par EJE Journal (revue professionnelle des éducateurs de jeunes enfants) N°59 Avril Mai 2020

Les écrans sont partout. Dans les foyers, les crèches, les écoles… De plus en plus tôt dans les mains de nos enfants, leurs usages sont-ils vraiment des bombes à retardement pour leur développement ?

Nous devons, parents, accueillants, faire en sorte que cela n’arrive pas en  démêlant les informations que nous lisons, en interagissant avec les plus petits, bref en transformant ces fameux écrans en alliés. 

Depuis quelques années, les études scientifiques et les signaux d’alerte se succèdent, et avec un constat sans appel  : l’usage des écrans serait néfaste au développement de l’enfant. En tant que professionnels de la petite enfance, comment ne pas s’alarmer  ? Prenons un peu de recul vis- à- vis de ces études et revenons à l’essentiel.

Et si, plus qu’un problème d’écrans, il s’agissait d’un problème d’absence d’interactions ?

Pour cela, partons d’une étude parue en 2019 sur les troubles du langage chez le jeune enfant. Menée par l’équipe du docteure Dr Manon Collet,  cette recherche, fortement médiatisée et relayée ces dernières semaines, s’appuie sur l’observation d’un groupe de 167 enfants âgés de 3 ans et demi à 6 ans et demi . Son objectif ? : « Évaluer le lien entre l’exposition des enfants aux écrans, tels que la télévision, l’ordinateur, la console de jeux, la tablette ou le smartphone, et les troubles primaires du langage », peut-on lire dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire, qui reprend en français l’étude initialement parue dans Acta Paediatrica. Cette étude met en exergue un point important, si ce n’est le point essentiel de cette thématique des enfants et des écrans  : le manque d’intéractions humaines. Malheureusement, ce point est assez peu mis en valeur dans le traitement de l’information de la part des médias. Cette recherche montre pourtant bien que les enfants exposés aux écrans le matin avant l’école risquent de développer des troubles primaires du langage et ce, d’autant plus s’ils discutent rarement,  voire jamais, du contenu des écrans avec leurs parents. La question se pose alors : et si, plus qu’un problème d’écrans, il s’agissait d’un problème d’absence d’interactions ?

Quand l’écran révèle des dysfonctionnements plus profonds

Les interactions, les échanges verbaux avec son parent, ses pairs sont très importants pour le jeune enfant ; c’est ainsi qu’il développe son langage, son vocabulaire, mais aussi qu’il expérimente les règles du vivre ensemble.

La place des écrans dans tout ça  ? C’est une question de bon sens  : qu’est-ce qu’ un enfant ne fait pas lorsqu’il passe un temps excessif, seul, devant les écrans  ? La réponse est probablement, et grossièrement, la suivante : il n’exerce pas sa motricité, il dort moins, voit sa capacité d’attention captée par les écrans avant d’entrer en classe, a des échanges amoindris avec ses parents, souvent accaparés eux aussi par leurs propres écrans, etc. Autant de facteurs qui, accumulés, peuvent expliquer les effets délétères sur sa santé et son développement psychomoteur ou langagier. Mais souvent, la problématique véritable cause dépasse largement celle de l’usage des écrans : la prise en compte du contexte familial est primordiale.

Dans certaines familles, il est vrai, les écrans font « écran » dans à la relation. Mais détachons- nous de la focale des écrans un moment et affinons notre observation  : à quels besoins ceux-ci répondent-ils dans l’organisation familiale  ? L’usage en excès et non accompagné des écrans s’explique-t-il par une méeconnaissance du développement et des besoins d’un jeune enfant  ? D’une difficulté éducative à poser des limites, à offrir un cadre de vie adapté à l’enfant du fait de difficultés sociales, économiques  ? Sûrement. Et c’est bien là que nos compétences de professionnels de la petite enfance sont essentielles dans notre mission d’accompagnement à la parentalité.

Accompagner les parents

Commençons par comprendre de quoi nous parlons lorsque nous parlons d’écrans. Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive et d’ergonomie, pointe dans une interview en vidéo du média en ligne Loopsider en octobre 2019 cette difficile corrélation entre les écrans et les conséquences de leur utilisation tant les écrans regroupent: « des activités différentes avec des effets différents sur l’individu ». Il conviendrait alors d’analyser individuellement chacune de ces activités,  : usages et contenus, afin d’éviter les liens de causalité  à l’emporte- pièce.

En nous focalisant sur la problématique de l’exposition des enfants aux écrans et de ses effets sur sa santé, nous perdons un temps précieux, que nous n’accordons pas à l’analyse des contenus et des usages.

Accompagnés, tous les usages et contenus ne sont pas mauvais, certains pouvant même contribuer au développement de l’enfant. À titre d’exemple, comme tout support culturel, un film d’animation en famille pourra oeuvrer à la découverte du monde par l’enfant tout comme une conversation vidéo avec un parent éloigné géographiquement pourra contribuer à faire vivre les liens. En nous focalisant sur la problématique de l’exposition des enfants aux écrans et de ses effets sur sa santé, nous perdons un temps précieux, que nous n’accordons pas à l’analyse des contenus et des usages. Très peu d’études aujourd’hui font cet effort. C’est un travail titanesque, mais que nous pouvons faire à notre échelle si nous acceptons d’aiguiser notre curiosité. Si nous acceptons sans œillères que le numérique fait fasse partie de la vie de l’enfant et ce, depuis son plus jeune âge. Accepter n’étant bien évidemment pas, tout cautionner.

Mettons en valeur auprès des parents l’importance de partager, jouer, avec ou sans écrans bref : de faire ensemble, tout en évoquant avec eux les différentes limites à poser autour de l’utilisation des écrans à la maison. Éviter de les allumer les écrans le matin en est une. Nous pouvons inviter le parent à réfléchir à ce réflexe avant de l’accompagner à en trouver un nouveau. Comme sur toutes les thématiques d’accompagnement à la parentalité, plus nous partirons du besoin et de l’écoute de la réalité des familles, plus nous serons efficaces dans notre capacité à faire passer des messages.

Faire de l’omniprésent écran un allié

Dans notre pratique professionnelle, l’écran peut être un support, un outil. N’en faisons pas un sujet tabou. Et comme l’introduction de n’importe quel support éducatif, il mérite notre attention, notre réflexion, et que nous interrogions sa place au cœur du projet éducatif. Un rétroprojecteur avec lequel on projette des images où que l’enfant peut venir manipuler, un projecteur à diapositives avec lequel raconter des histoires, un atelier enfants-parents autour d’applications sur tablettes tactiles ou une projection de courts- métrages adaptés accompagnés d’une médiation. Voici autant de manières d’aborder finement l’utilisation des écrans à la maison auprès de l’enfant et de ses parents, tout en insistant sur l’importance des interactions avec le tout- petit.

En conclusion

Tenir un discours alarmiste plein de certitudes ne sert à rien, et sera, qui plus est, d’avantage médiatisé qu’un discours nuancé conscient des incertitudes liés à ce sujet et des difficultés auxquelles sont confrontées les familles. Lequel de ces deux discours nous semblent le plus efficace dans l’intérêt de l’enfant  ? Les parents ont plus que jamais besoin d’être accompagnés avec bienveillance autour des enjeux de la parentalité numérique. À nous, professionnels de l’enfance, de nous atteler à la tâche et de continuer à déevelopper notre esprit critique sur la question en nous s’appuyant sur nos compétences professionnelles.

Sources

Collet M., Gagnière B., Rousseau C., Chapron A., Fiquet L., Certain C., (2019) Case-control study found that primary language disorders were associated with screen exposure. Acta Paediatrica, 108:1103-1109.doi:10.1111/apa.14639.

Interview intitulée Les écrans dangereux ? à retrouver sur Facebook : https://www.facebook.com/Loopsider/videos/2122576721372372/UzpfSTE4OTYzMzY0NTEyNzQxNzo1MzE0NjE4MzA5NDQ1OTU/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s